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La chronique
de Lionel Maumary

Quatre Bécassines sourdes ont hiverné en ville de Lausanne

Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 24.02.2017

VIDÉO: La danse des Bécassines sourdes

Dans le nord de la ville de Lausanne, à Vennes, subsiste un biotope très riche, composé d'un talus herbeux colonisé par des cornouillers, au pied duquel se trouve une rangée de pommiers bordée d'un bassin de rétention avec écoulement permanent et envahi de massettes. Il s'agit d'un terrain vague sur les dépôts d'excavation du métro M2, destiné à l'extension des constructions du Biopôle. L'hivernage de 4 Bécassines sourdes, espèce encore jamais observée auparavant sur la commune de Lausanne, en fait un site d'une valeur inestimable. En effet, l'écoulement en surface permanent, protégé du courant de bise par le grand talus au pied duquel il sort de terre, permet aux bécassines de rechercher leur nourriture (invertébrés dans la vase) même par grand froid (2 jours à -10 °C en janvier 2017). D'autres espèces rares telles que Bécassine des marais, Torcol fourmilier, Hypolaïs polyglotte, Fauvette babillarde, Rousserolle turdoïde, Mésange rémiz et Bruant ortolan y ont été observées. Malheureusement, l'avenir du site est menacé par un projet de parking et par les nouvelles constructions du Biopôle. Trouvera-t-on une solution pour sauvegarder le biotope d'hivernage des bécassines, auquel elles sont fidèles année après année ?

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Photo: Bécassines sourdes, Lausanne-Vennes, décembre 2016 et janvier 2017. L. Maumary.

La Bécassine sourde niche dans les marécages boisés de la taïga, de la Scandinavie à la Sibérie orientale. Avec 10'000-15'000 couples, la Finlande héberge plus de 70% de la population européenne. La Bécassine sourde hiverne des îles Britaniques à l'Afrique tropicale et à l'Asie du Sud-Est. En Suisse, la Bécassine sourde est un hôte peu fréquent sur le Plateau, plus rare encore dans le Jura, dans les Alpes et au Tessin. La Grande Cariçaie, sur la rive sud du lac de Neuchâtel, est le lieu d'escale le plus important. D'autres sites accueillent régulièrement des oiseaux de passage et des hivernants : le marais de Sionnet GE, Les Grangettes VD, Chavornay VD, le Verney à Martigny VS, les marais de Damphreux JU, la Thuner Allmend BE, la Gunzger Allmend SO, le Wauwilermoos LU, Hochdorf LU, l'Oerlinger Ried ZH, l'Ägelsee TG et la région entre Lustenau A et Wolfurt

La Bécassine sourde s'observe chez nous principalement de mi-septembre à fin avril. La migration postnuptiale débute exceptionnellement fin août et culmine de mi-octobre à fin novembre ; 24 % des données (1985-2003) concernent la période de mi-décembre à mi-février, dont quelques-unes en Haute-Engadine GR vers 1'700 m. La plupart des oiseaux fuient vers le sud lors des périodes de gel prolongé. Au moins 20 hivernages complets sont connus de 1989/90 à 2003/04, dont 10 dans le Jura La migration de printemps débute en février, culmine entre mi-mars et mi-avril et diminue rapidement fin avril, quelques retardataires pouvant encore être observés jusqu'à la 1re décade de mai. Il n'existe qu'une donnée « estivale », du 6 juin 1998 à Gletterens FR (M. Antoniazza). L'espèce a été capturée jusqu'en 2004 une fois au col de Bretolet VS 1'920 m et deux fois au col de Jaman VD 1'560 m.

Les grandes fluctuations annuelles sur les sites de reproduction et la discrétion de l'espèce pendant l'hivernage et la migration rendent l'évolution des effectifs suisses difficiles à interpréter. Ils semblent stables mais un recul sensible a été constaté sur les rives du lac de Constance: de 1961 à 1980, on recensait chaque année en moyenne 9 observations de 14 individus, contre seulement 4 données de 5 oiseaux pour la période de 1981 à 1995. En Europe, les effectifs de la Bécassine sourde ont fortement régressé aux XIXe et XXe siècles et la diminution des effectifs dans plusieurs zones d'hivernage importantes suggère que le déclin continue. L'espèce ne niche plus en Pologne, au Schleswig-Holstein D ni en Basse-Saxe D depuis les années 30 au moins.

La Bécassine sourde niche dans les tourbières, prés humides et marécages boisés, dans la taïga jusqu'au bord de la toundra. En migration chez nous, elle se pose dans les marais, sur les rivages, les vasières, au bord des étangs, des gravières, des canaux ou dans des tourbières, des champs, des terrains vagues ou d'exercice militaire plus ou moins inondés. Il s'agit le plus souvent de milieux très ouverts et recouverts d'une végétation herbacée, en terrain plus sec que la Bécassine des marais, mais suffisamment meuble pour accéder aux larves d'insectes et vers enfouis dont elle se nourrit. Elle s'arrête rarement en montagne, dans la lande à rhododendrons Rhododendron sp., la plus haute observation provenant de la combe de l'A VS à 2'100 m le 2 octobre 1994. En hiver, elle affectionne particulièrement les friches et prairies humides parsemées de petits saules Salix sp.,
généralement près d'un plan d'eau non gelé en permanence, d'un canal ou d'une rivière où elle se replie pendant les jours de grand froid ou d'enneigement prolongé. Elle montre une prédilection pour les sites parsemés de touffes de joncs Juncus sp. (notamment le Jonc articulé J. articulatus) et de roseaux communs Phragmites australis, qui lui permettent un camouflage parfait. Très casanière, elle se cantonne dans une zone de quelques mètres carrés où on peut la retrouver jour après jour. La Bécassine sourde est le plus souvent solitaire ou par deux (93% des données, 1985-2003), mais de petits groupes comptant 3-6 individus (6 %) peuvent occasionnellement être observés en migration. La Bécassine sourde est généralement silencieuse à l'envol, proférant tout au plus
un grognement énervé.

Le déclin de l'espèce est dû en partie aux destructions et transformations de son habitat. De plus, environ 5% de la population européenne est victime de la chasse chaque automne lors de la migration, en France et au Danemark notamment. En zone agricole, les milieux humides non drainés et peu entretenus se raréfient continuellement. Les sites favorables se trouvant dans des zones classées industrielles disparaissent inexorablement avec les nouvelles constructions. Toutefois, le maintien de portions de terrain vague en périphérie des surfaces bâties, comme à Villeneuve VD ou à Aclens/Vufflens-la-Ville VD, offrirait des possibilités de repos pour la Bécassine sourde. Une gouille temporaire de quelques mètres carrés entourée de végétation herbacée peut suffire pour permettre l'escale prolongée de l'espèce, voire son hivernage. Malheureusement, ces microbiotopes sont le plus souvent drainés, nivelés ou débroussaillés, n'offrant plus le couvert indispensable à la petite reine du camouflage. Les chiens non tenus en laisse provoquent également des dérangements constants dans certains sites d'hivernage, notamment à Sionnet GE.



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